Texte 4 Camus, L’Etranger (1942) , partieII, chapitre 4, (pages 98-99)
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L'Etranger de Camus, publié en 1942, est le pendant romanesque d'une trilogie qui aurait pour thème l'absurde. Le chapitre 4 de la deuxième partie du roman L'Etranger, s'ouvre sur l'annonce de deux plaidoiries : celle du procureur puis celle de l'avocat. Meursault, le héros, a été arrêté pour meurtre et a assisté la veille à l'audition des témoins pendant son procès. Sur son banc d'accusé, Meursault exprime son intérêt d'"entendre parler de soi". Notre passage, extrait de ce chapitre 4, présente la plaidoirie du procureur vue par Meursault. Or, alors que Meursault est le principal intéressé dans ce procès, on assiste à son progressif désintérêt, son ennui et son incompréhension devant la plaidoirie. Dans quelle mesure la plaidoirie du procureur permet-elle de mesurer l'écart entre la société et le personnage de Meursault ? Nous analyserons dans un premier temps ...puis ...
I. La plaidoirie du procureur
§ 1 : un réquisitoire :
champ lexical du droit : "crime" (l.6), "démontrer" (l.7), "preuve" (l.8), "criminelle" (l.11)...
des connecteurs logiques : "d'abord", "ensuite" (l.9), "et voilà" (l.30)
-> une présentation des actes commis qui vise à l'objectivité des faits.
§ 2 : un rappel des faits :
l'avocat général récapitule les événements : "à partir de la mort de maman", "bain", "cinéma", "histoire de Raymond", "lettre", provocation, "revolver", "meurtre".
-> les faits énoncés correspondent à ce que le lecteur sait de la vie de Meursault.
§ 3 : une conclusion logique :
les verbes sont présentés avec un sujet actif (et non passif, comme souvent dans le récit des mêmes scènes par Meursault) : Meursault est responsable de ses actes : "j'avais écrit", "j'avais provoqué", "je lui avais demandé", "j'avais abattu", "j'avais attendu", "j'avais tiré"...
de plus, le résumé est présenté à partir d'une chronologie organisée : le procureur trouve un événement fondateur (la mort de Mme Meursault) puis organise sa plaidoirie selon un ordre chronologique (les adverbes temporels : "le lendemain", "enfin"...) ; expression "le fil d'événements qui a conduit cet homme").
Enfin, on observe des verbes de préméditation : "pour attirer" (l.21), "provoqué" (l.23), "je le projetais" (l.26), "pour être sûr", "à coup sûr", "d'une façon réfléchie" + répétition de "sûr" + métaphore du "fil" (l.31).
-> la thèse du procureur et ses arguments plaident tous le crime avec préméditation.
Ainsi, le procureur reconstitue toute la première partie du roman et tente de démontrer que Meursault a prémédité ce crime, qu'il a tué l’Arabe en pleine connaissance de cause. Mais c’est en remontant à l’histoire de la mort de madame Meursault que le procureur présente le profil de l’accusé. Meursault est un monstre moral qui représente un danger pour la société. Le procureur assimile son crime à celui du parricide qui sera jugé le lendemain. Mais ce qui est remarquable est d’une part, la forte présence dans le discours direct du procureur rapporté par Meursault du pronom « je », comme si le procureur se mettait en avant ; et d’autre part, la distance prise par Meursault vis-à-vis de son procès.
II. Un procès déroutant / une satire de la justice / Meursault étranger à son procès :
§ 1 : Une apparence de théâtre :
On note le vocabulaire du théâtre "gestes", "tirade", "éclairage"
-> la salle d'audience s'apparente à une salle de théâtre.
§ 2 : Un procureur comédien:
L’antithèse « sous l’aveuglante clarté / dans l’éclairage sombre »
la métaphore du fil,
les hyperboles « doublement », « âme criminelle », « pleine connaissance de cause »,
le rythme ternaire « il sait répondre / il connaît, il a agi »
la péroraison finale à caractère dramatique
-> tous ces indices de style font de ce discours une plaidoirie éloquente, mais aussi une apparence de tirade de théâtre. Nous assistons à une une parodie de procès.
Conclusion
Il s'agit d'un moment-clé dans l'œuvre : il conduit à la condamnation de Meursault par le simple lien entre la mort de sa mère et le meurtre de l’Arabe. Le procureur reconstitue toute la première partie du roman à partir de l'insensibilité de Meursault lors de la mort de sa mère et fait de Meursault un monstre moral qui représente un danger pour la société.
Ouverture : C'est le passage à partir duquel Meursault découvre sa différence par rapport au monde. En fait, Meursault fait l’expérience de l’absurde : le monde lui échappe, il n’est pas compris par autrui et est jugé parce qu’il apparaît comme un étranger aux normes de la société. Il semble ignorer les valeurs conventionnelles. La société, représentée ici par le procureur, lui reproche d’avoir paru insensible à l'enterrement de sa mère. En définitive, on l'accusera d'avoir « enterré sa mère avec un coeur de criminel », et il sera condamné à mort.
Ouverture : Par la suite, à la plaidoirie du procureur succédera celle de l’avocat, qui amplifiera cet effet de mise à distance du personnage principal, puisque d’autres parlent pour lui. Le lecteur aura l'impression que Meursault se sent étranger à son procès. Le passage est l'occasion pour Albert Camus de faire la satire de la justice, notamment des aguments et des procédés rhétoriques qu'elle utilise au détriment de ceux qu'elle accuse.
Ouverture : L'homme n'est pas maître de son destin. Il ne le devient qu'en assumant l'absurdité de sa condition. Ce sera l’ultime prise de conscience du héros de l’Etranger.