Extraits d'après l'édition Hachette, collection Bibliolycée.
Présentation (p.5-6)
Une Saison en enfer est un texte particulier à bien des égards. Seule oeuvre voulue et composée par Rimbaud en 1873, elle témoigne des paradoxes et des contradictions de son auteur : à peine imprimée et éditée, sa publication reste finalement confidentielle, sans doute par sa faute, et elle n'est redécouverte qu'en 1886, à son insu, à un moment où Rimbaud s'est désintéressé de la poésie.
Autre paradoxe : ce lvre écrit dans sa dix-neuvième année, se présente presque comme une oeuvre de la maturité pour un poète qui aura finalement écrit ses chefs-d'oeuvre entre 16 et 20 ans, avant d'abandonner définitivement , dès 1875, la vie littéraire pour la vie de voyages.
L'identification même de cet objet fulgurant, rédigé en quelques semaines dans une espèce de transe, et caractérisé par une écriture qui dit l'urgence et la nécessité intérieure d'une profération poétique imminente, ne laisse pas non plus de poser problème. Oeuvre de poète, elle se présente sous la forme d'une prose continue et, semble-t-il, progressive. Espèce d'autobiographie intellectuelle, elle déjoue les règles du genre pour se présenter comme un récit mythique, comme une sorte d'épopée paradoxalement lyrique et intime, comme la relation fondamentale de la conscience poétique.
Plus encore sans doute que sa forme, sa signification ultime est elle-même indécidable et paradoxale. Récit d'un "adieu" à une poésie de la voyance caractérisée de satanique et de magique, le texte semble s'ouvrir à une nouvelle ère poétique qui aboutit pourtant à un abandon de plus en plus affirmé de l'activité littéraire. Oeuvre polyphonique et polysémique, elle semble accréditer des interprétations multiples et même contradictoires : on a pu lire Une Saison en enfer comme le texte mystique et même chrétien d'une conversion, mais aussi, selon les dires de Rimbaud, comme un "livre païen" subversif, voire révolutionnaire, qui appelle à une inversion des valeurs morales et de la hiérarchie sociale.
C'est cette richesse qui permet une lecture presque infinie et toujours renouvelée de l'oeuvre : au-delà d'un sens qui se livrerait et s'épuiserait avec la lecture, Une Saison en enfer propose un plaisir du texte qui ne s'abolit pas dans l'interprétation d'un message. L'oeuvre rimbaldienne propose une communication unique fondée sur le pur mouvement de libération d'une parole sans référent déterminée, sans traduction obligée.
Enfin, cette oeuvre exceptionnelle et inclassable offre le cas sans doute unique de manifester des qualités littéraires exceptionnelles (sic.) tout en restant, par son indétermination même, le livre de la révolte et de la libération d'un adolescent génial.