TXT 3         Tristan Corbière, "Le Crapaud",

extrait du recueil Les Amours jaunes, 1873

 
 
Remarques sur le paratexte :
                                                                                                                                                                                                                                                                      
le titre du recueil : Les Amours jaunes 
- thème lyrique du sentiment amoureux. Mais l’adjectif « jaune » est dévalorisant : les amours dégradés, passagers, souffrants ? « rire jaune » signifie « rire avec gêne, avec souffrance ». C’est donc un recueil fondé sur l’autodérision, l’amertume.
- ce recueil s’adresse sans doute à une actrice italienne.
 
forme du poème : un sonnet inversé en octosyllabes
le sonnet venu d’Italie, fut particulièrement apprécié au XVIe s. par les auteurs de la Pléiade. Il redevient en vogue au XIXe siècle grâce en particulier à Baudelaire et n’a cessé de plaire. Tristan Corbière propose un sonnet ireprise de lan nversé, c’est-à-dire que le poème commence par les tercets et finit par les quatrains ! *EEC DDC ABBA ABBA. C’est donc une marque de modernité poétique dans la forme.
 
l’auteur : Tristan Corbière
Mort à trente ans, ce jeune poète était vu comme très laid et connaissait de graves problèmes de santé (perclus de rhumatismes).Il meurt à trente ans. Le poète Verlaine le classera parmi les « poètes maudits ».


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Exposé du poème :
présentation : Classé par Verlaine parmi les «poètes maudits », Tristan Corbière est un poète du XIXe siècle qui a abordé la poésie avec une approche nouvelle. Ainsi, notre poème, intitulé « Le Crapaud », est un sonnet inversé en octosyllabes extrait du recueil Les Amours jaunes, paru en 1873, qui prend le contre-pied de l’expression des sentiments personnels incarnée par le Romantisme.  Le titre même des Amours jaunes se place dans une rupture, puisque l’amour, qui est un thème traditionnel de la poésie lyrique est ici associé à la couleur jaune, connotée du côté de la dérision (comme on parle d’un « rire jaune »). Notre poème est placé sous le même signe de la dérision. Je vais vous en proposer une lecture. lecture. Reprise de la problématique. Nous nous demanderons comment la promenade romantique au clair de lune est-elle tournée en dérision ? Plan Nous analyserons dans un premier temps la présentation d’une balade romantique puis nous verrons que cette balade se transforme en parodie pour enfin étudier le refus du lyrisme.
 
Autres problématiques proposées : Comment la promenade romantique au clair de lune est-elle tournée en dérision ? Etudiez l’utilisation que fait le poète du thème de la laideur. En quoi consiste la beauté de ce texte ? Etudiez la dimension ironique de ce texte. Pourquoi peut-on dire que ce poème est un texte post-romantique ? De quelle manière ce texte se joue-t-il des règles poétiques ? Qu’est-ce qui fait l’originalité de ce poème ? Dans quelle mesure peut-on dire que ce texte est un anti-poème ? Comment le crapaud est-il mis en scène dans ce texte ? (adaptez votre plan en fonction de la problématique donnée)
 
I.       Une ballade romantique ? (un thème lyrique traditionnel ?)
 
1. le cadre spatio-temporel romantique :

a) cadre temporel :
la scène se déroule « une nuit » (v.1), sous « la lune » (v.2)

b) cadre spatial :
la scène se déroule dans la nature : évocation de lieux naturels telle que la synecdoque «vert sombre » (v.3) qui évoque la végétation, ou « massif » (v.5).

 
=> c’est le cadre idéal pour une ballade romantique au clair de lune, moment propice aux amours, comme dans Roméo et Juliette ou Cyrano de Bergerac...
 

2. les clichés de la romance amoureuse (= le topos, = les topoï):

a) le cliché de la musique : champ lexical de la musique : « chant », « écho » au v.5, « chante » v.11…
=> une sérénade au clair de lune ?


b) cliché de la littérature courtoise du Moyen-âge : « ton soldat fidèle » v.7 comme dans les amours des chevaliers de la Table Ronde, le chevalier servant de sa belle dame.

c) cliché du dialogue amoureux :
- il y a un dialogue : cf. les marques du dialogue (tiret à partir du v. 6.) + marques de l’oralité (la phrase « horreur pourquoi ? » du v.11 est incorrecte : c’est une phrase qui mime le langage parlé)
- émetteur : c’est le poète qui parle : « c’est moi » v.14.
- destinataire : le poète s’adresse à un proche qu’il ne nomme pas : (tutoiement) et impératif : « viens » v6, « vois-le » v.9.

=> on a l'impression d'un  dialogue au clair de lune, au son d'une musique.

 
3. une impression de rêverie :

a) les points de suspension aux vers 1 et 4, 5, 6
=> suggèrent une impression de rêverie : le temps est en suspens, pose qui suggère le rêve. Ces points de suspension représentent aussi l'arrêt puis la reprise du chant dans la nuit.

 
 
Transition : Mais cette évocation de promenade nocturne est en fait détournée et se transforme en parodie.
 

II.     La parodie de la balade romantique : (le détournement)
 
1. On observe des éléments inquiétants en contradiction avec le thème lyrique de la ballade amoureuse :


a) termes qui connotent la mort :
« sombre » v3, « enterré » v5, « froid », « sous la pierre » v. 13

b) des sons sourds :
"ombre" rime avec "sombre" et redouble le sens du mot.

c) des figures de style qui renforcent l'idée de balade inquiète :

 
Des oxymores :
« rossignol » (positif, aérien) / « de la boue » (négatif, terrestre)
«  vif » (vivant, preste)       / « enterré » (mort)

Des antithèses :
mises en relief à la rime : « clair » / « sombre »

La répétition :
répétition du mot « horreur » aux vers 10 et 11.
 
=> ces éléments sont en contradiction avec l’évocation d’une promenade romantique. La promenade se trtansforme en promenade inquiète.
 

2. un dialogue au clair de lune fondé sur une incompréhension
Analysons la situation d’énonciation. Ce sonnet présente un dialogue :

a) un dialogue :
il y a un dialogue au clair de lune (comme nous l’avons montré. Cf. I. 2 c))
 
b) mais ce dialogue pose problème :
- le destinataire pourrait être une femme (paronomase « sans aile » = « sans elle » ?) ou le lecteur.
=> On ne sait pas exactement qui est le destinataire. Ce n'est donc pas forcément un duo amoureux.
 
- le dialogue est dissonant :
opposition dans les types de phrase utilisés (phrases exclamatives / injonctives)
répétitions de" horreur" et gradation exprimée par les points d’exclamation (! / !!)
=> un des interlocuteurs éprouve de l'horreur, de la répulsion, de la peur.
 
l'autre interlocuteur essaie d'être rassurant : phrases injonctives avec des verbes à l’impératif (« viens » « vois-le ») qui vise à aider l’interlocuteur à s’approcher, à apprivoiser sa peur.
=> décalage entre les sentiments des deux interlocuteurs.
 
Transition : Ainsi, il n’y a pas de duo amoureux. Au contraire, tout ce qui constitue le lyrisme amoureux au clair de lune est ici parodié, raillé, détourné. En effet, ce sonnet procède à un retournement étonnant : le poète est comparé à un crapaud. Nous verrons dans une dernière partie l'image du poète et le refus du lyrisme.
 
III.    Le refus du lyrisme / La représentation du poète  / l’analogie entre le poète et le crapaud.
 
On a l'impression que ce poème évoque une balade nocturne, romantique, mais en faut, cette balade est inquiète et dévoile peu à peu une image étonnante du poète.

1) le refus du lyrisme :
 
a) La forme lyrique est détournée :


- une forme poétique éclatée : le sonnet est  inversé !
ordre quatrains/tercets inversé (2 tercets suivis de 2 quatrains en rimes embrassées). La structure même du poème traduit la volonté de rompre avec la tradition.

- une syntaxe éclatée :
typographie marquée par des points de suspension qui suspendent les phrases, la ligne de points suspend v.14, des enjambements sont contrariés par des virgules.

- une énonciation éclatée :
le dialogue ne permet pas au lecteur de savoir avec précision qui est le locuteur. Le vers final n’a pas d’émetteur sûr.

=> un sonnet inversé à la forme éclatée.
 
b) Les thèmes lyriques sont détournés :

 
- la nature :
Traditionnellement, la nature est belle et protectrice ; dans notre poème, c'est le contraire : le vert est « sombre », « massif », il y a de la « boue » et une « pierre »
=> image d’une nature qui n’est ni source de beauté, ni maternelle.

- l’image du poète :
Traditionnellement,  le poète est le messager des dieux, au chant harmonieux ; dans notre sonnet, le poète est certes un rossignol, mais un rossignol « de la boue » ; le poète est surtout un « crapaud ». Cette animalisation du poète est dévalorisante. Enfin, notons la synérèse dévalorisante de « poète » au vers 9.

- Le chant :
Rappelons que la poésie est le genre lyrique, c’est donc un chant par excellence ; dans notre sonnet, le chant du poète est assimilé au chant du crapaud, un coassement. On entend ce chant disharmonieux dans la répétition imitative du son [oa] « pourquoi », « moi » « vois » « pourquoi » « vois » « froid » « bonsoir » « moi » qui suggère le coassement.

 
=> ainsi, notre poème se plaît à évoquer la laideur du chant et du poète : est-ce un anti-poème ? en tous cas, on peut parler de refus du lyrisme.
 
2) l’image du crapaud : une inversion de l’idée du beau
 
a) Le crapaud est présenté avec des termes à connotation péjorative :
son chant est comparé à un écho « enterré », qui suscite l’ « horreur ».
Cet animal est terrestre, incapable de s’élever (« sans aile » v.9). Pensez à «L’Albatros » de Baudelaire, ce « Prince des nuées »…
=> le crapaud est un animal de l’ombre
 
b) Mais, le crapaud est également présenté avec des termes à connotation valorisante :
ainsi, on évoque le « chant » du crapaud, et non pas son croassement.
De plus, on évoque l’intelligence du crapaud à travers l’adjectif « vif » et l’expression « œil de lumière ».
=> le crapaud est un animal de lumière.
 
c) Le crapaud est un animal contradictoire :
Nous l’avons vu, il associe à la fois l’idée d’ombre et de lumière, de laideur et de beauté.
De plus, l’expression « Rossignol de la boue » au vers 10 est un oxymore : les deux animaux s’opposent sur le plan symbolique puisque :

Le rossignol Le crapaud
ciel boue
chant mélodieux croassement
beauté laideur, horreur
élévation poids terrestre
 
d)  une esthétique du laid :
la critique de l’esthétique du lyrisme traditionnel, repris par les romantiques de la première génération, est ici parodiée pour être finalement dépassée (opp. au « Crapaud » de Victor Hugo).  Le poète nous montre que le crapaud est porteur d’une beauté cachée et rare : « œil de lumière ».
 
3) dévoilement progressif de l’identité : l’image du poète

L’identité du crapaud se dévoile peu à peu.

a) v. 9 : « vois-le poète tondu » :
« poète tondu » correspond au pronom complément d’objet (COD) « le » 
=> ainsi on observe une première comparaison entre le poète et le crapaud.
 
b) une ligne de points de suspension marque une séparation avec la chute du poème, sa pointe. Cette ligne ménage un effet de suspense. Seul le dernier mot du poème dévoile l’énigme de l’identité du crapaud.
=> La chute invite comme souvent dans les sonnets à relire tout le poème après avoir compris le sens ultime : le crapaud, c’est le poète.
 
c) poème se présente alors comme un portrait du poète.
-  le poète dévalorisé : le poète est représenté par l’image du crapaud, animal connoté négativement.
- de plus, le registre lyrique s’allie ici au registre pathétique (« sans air », «sombre », « bonsoir »…). Poète de l’ombre, incompris.
- Enfin, l’allusion au « poète tondu » rappelle l’histoire de Samson et Dalila, où Samson tirait sa force exceptionnelle de sa chevelure que Dalila coupa pour qu’il reste auprès d’elle et il perdit sa force. Le poète tondu est donc un poète qui a perdu sa force. Enfin, horreur suprême, on note la synérèse de « poète » au v.9 qui oblige à une prononciation qui dévalorise le poète.
=> le poète apparaît comme un être dévalorisé.
 
d) le poète en marge de la société :
La forme même du poème, un sonnet inversé, invite à voir dans ce poème une image du poète marginal. De plus, ce poème se présente avec une forme éparpillée, morcelée par les points de suspension.
=> le poète apparaît comme un être maudit : le poète est ici présenté comme un être incompris, mis à l’écart de la société, comme le crapaud. Ce sonnet nous rappelle le poème « L’Albatros » de Baudelaire, qui évoque également la solitude du poète « Prince des nuées » mais aussi « exilé sur le sol ». Forme d’autodérision, puisque le poète se moque de lui-même.

 
Conclusion :
Tristan Corbière reprend la tradition poétique du sonnet, forme noble. Mais il s’en sert pour la retourner en prenant un thème vulgaire, le crapaud. Ce retournement transforme l’évocation d’une sérénade romantique au clair de lune en expression de la douleur du poète. Si on peut parler encore de lyrisme, parce qu’il y a bien expression des sentiments personnels, on peut également parler de retournement du lyrisme et de véritable parodie. Tristan Corbière illustre ainsi la force du lyrisme et l’infinie possibilité de jouer avec les contraintes poétiques.
 

Ouverture : Image d’autodérision où le poète se moque de lui-même, mais évoque aussi cette aspiration à un idéal.
 

Ouverture : Tristan Corbière écrira dans son recueil Les Amours jaunes une pointe d’un sonnet dans lequel il associe la poésie au jeu dans le poème « sonnet (avec la manière de s’en servir) » : « O lyre ! O délire » écrit-il.
 



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