commentaire du texte n°4 : les scènes X et XI 1STMG 2
En 1720, Marivaux est ruiné par la banqueroute d’un banquier douteux, John Law. Suite à cette banqueroute, comme Marivaux, de nombreux nobles et bourgeois sont soudain appauvris. Cette inversion a pu inspirer la pièce de Marivaux, en 1725, L’Île des esclaves, comédie en un acte représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens. Marivaux a imaginé une comédie en un acte autour du thème de l’esclavage. Mais, ressort dramatique par excellence, il propose une inversion des conditions maître-esclave : les valets Arlequin et Cléanthis deviennent les maîtres et les maîtres Euphrosine et Iphicrate deviennent esclaves. Mené par Trivelin, esclave affranchi devenu le maître de l’île des esclaves, le jeu de travestissement aboutit à une leçon sociale. Nous retrouvons nos personnages dans les scènes X et XI de l’acte unique, qui peuvent constituer les scènes du dénouement de la comédie. Comment la leçon finale s’inscrit-elle dans le genre de la comédie ? Nous analyserons dans un premier temps… puis dans un deuxième temps nous verrons …, enfin nous étudierons …
I. UN DENOUEMENT HEUREUX DE COMEDIE :
1) un dénouement :
- tous les personnages sont réunis : Cléanthis et Euphrosine d’une part ; Arlequin et Iphicrate d’autre part ; et enfin, Trivelin, le maître de l’île des esclaves.
- On assiste à un équilibre de la situation : Arlequin a repris ses habits de valet, Iphicrate a repris ses habits de maître.
2) un renversement :
a) renversement de registres : on passe du registre pathétique au registre comique :
REGISTRE PATHETIQUE
3 arguments :
-> Lexique de la tristesse, de la plainte, composé des expressions « gémir » « pleurer » ds les répliques, , « pleur » « tristement », « pleurant » ds didascalie => émotion. C’est ce que l’on appelle la comédie larmoyante.
-> Tonalité expressive : phrases exclamatives qui marquent le dépit, le soupir.
-> effet visuel : la didascalie indique que Euphrosine pleure. Or, le spectateur se souvient de la tristesse de cette maîtresse déjà disputée à la scène 3 par léanthis (scène du portrait).
REGISTRE COMIQUE :
3 arguments :
-> Comique de caractère : indignation de Cléanthis contre le calme d’Arlequin => effet de contraste.
-> Comique de situation : tout le monde pleure puis s’embrasse
-> Comique de parole : Arlequin réutilise la langue populaire « en fin finale » ; jeu de mots «vous ne voyez rien : nous sommes admirables » (admirable signifie digne d’être vu…)
b) un renversement de tonalité : on passe de l’étonnement de Cléanthis (nombreuses interrogatives) aux explications calmes d’Arlequin (nombreuses affirmatives) ; de plus, on note l’anaphore de « mais enfin » , expression de Cléanthis reprise dans un autre sens et avec une autre intonation par Arlequin.
c) un renversement dans les costumes : Arlequin a repris son costume de valet et Iphicrate a repris ses habits de maître.
=> le plaisir du jeu au théâtre : le mélange des registres, des tons et des effets sur le spectateur. Comme le costume de losanges bariolés d’Arlequin, la pièce est un joyeux mélange. C’est ce que l’on appelle une comédie larmoyante (ou sentimentale), qui mêle au XVIIIe siècle les genres et registres, émeut le public.
3) une scène de réconciliation :
Traditionnellement, une comédie se termine par un mariage, une scène de retrouvailles ou une scène de réconciliation. Ici aussi, nous assistons à une scène de réconciliation.
En effet, tous se pardonnent. On le voit à travers les didascalies externes et internes aux répliques : ils s’embrassent. (« viens que je t’embrasse », « vous vous embrassez ! », « baisant la main », « la baiser », « embrassez-moi aussi » …)
De plus, c’est la deuxième fois qu’Euphrosine avoue les abus dont elle faisait preuve par supériorité sociale.
Chacun des quatre personnages se repend de sa mauvaise conduite sous le regard de Trivelin. En effet, on note les expressions suivantes :
- Arlequin : « c’est pour me châtier de mes insolences »
- Iphicrate : « quel exemple pour nous ! »
- Cléanthis : « je ne veux pas avoir à me reprocher la même chose, je vous rends la liberté»
- Euphrosine : « Ne parle plus de ton esclavage et ne songe plus désormais qu’à partager avec moi… »`
=> c’est par l’aveu, la reconnaissance des erreurs passées, que passe la réconciliation.
Le dénouement est donc conforme à la comédie puisque c’est un dénouement heureux. Mais la pièce donne aussi une leçon.
II. UNE LEÇON MODEREE :
1) Une leçon de comédie :
a) il s’agit bien de la leçon finale : on note le lexique de la leçon, composé des termes : « épreuve », « expliquez-moi », « châtier », « quel exemple », « beaux exemples » « leçons » …
=> la pièce ressemble à un apologue, une intrigue qui délivre une leçon.
b) c’est une dénonciation de la société du paraître :
Ainsi, Marivaux dénonce à travers cette pièce la vanité du maître ou de la coquette, qui se contentent de paraitre.
Par contraste, Marivaux fait l’éloge de la société fondée sur l’être, la simplicité, le respect mutuel, la générosité : ainsi, dans ce dénouement, on note les nombreux parallélisme, ainsi que le pronom personnel « nous » qui unit les maîtres et les esclaves, et le verbe « partager ». Enfin, on observe un vocabulaire mélioratif et naïf à travers la répétition de l’adjectif « beau » dans le sens d’honnête. => Marivaux, dans ce dénouement, fait l’éloge de la générosité et de la société de l’être et non du paraître. C’est étonnant dans une comédie puisque le théâtre est par excellence l’art du paraître. Ce n’est pas la seule pièce qui dénonce le masque, l’hypocrisie : on se rappelle de Molière qui dénonce les Tartuffe et tous les hypocrites.
Mais Marivaux va plus loin.
2) Un réquisitoire contre l’injustice sociale :
Nous sommes au début du XVIIIe siècle, le siècle des Lumières, et l’on sait que de nombreux écrivains vont mettre leur art au service de la raison.
Tout d’abord, ce sont les valets qui dominent dans cette scène de dénouement :
- Cléanthis, Arlequin et Trivelin occupent vingt répliques ; Iphicrate et Euphrosine occupent six répliques.
- Cléanthis domine la langue par sa tirade et est le porte-parole de Marivaux. Elle oppose les honnêtes gens (l’idéal de « l’honnête homme ») à l’hypocrisie, au masque et à l’orgueil des privilégiés.
Or, la parole donnée à Cléanthis lui permet de développer sur scène un long réquisitoire contre les abus et les injustices sociales :
Phrases exclamatives, hyperbole « cent fois plus » , « trop heureux », « toujours»…, accumulation « de l’or, de l’argent, des dignités » + rythme ternaire, questions rhétoriques, (« où en seriez-vous aujourd’hui… ») => ton véhément
Argumentation par comparaison : oppose les riches aux pauvres
« dignités » / « mérite »
« riche, noble, grand seigneur » / « cœur bon, vertu, raison »
« tout riches que vous êtes » / « tout pauvres qu’ils sont »
? réquisitoire par l’intermédiaire de la bouche de Cléanthis, contre les injustices sociales. On se souvient que le théâtre a depuis l’Antiquité servi de tribune aux idées politiques.
3) Double énonciation :
Cléanthis semble s’adresser aux nobles sur scène et aux spectateurs.
En effet, on note la surabondance de déictiques, c’est-à-dire d’expressions qui servent à montrer : quatre occurrence de « voilà », une occurrence de « voici », une occurrence de « voyons »
=> on a l’impression que Cléanthis montre ostensiblement les nobles coupables sur scène, les anciens maîtres, sous les yeux des spectateurs. Il y a un effet d’insistance.
L’expression « entendez-vous Messieurs les honnêtes gens du monde ? » semble s’adresser aussi aux spectateurs. C’est la double énonciation au théâtre. Ainsi, il semble que Marivaux, par l’intermédiaire de son personnage de Cléanthis, s’adresse aux spectateurs et fait de son théâtre une tribune pour dénoncer le abus de pouvoir.
Finalement il s’agit d’une morale modérée, non révolutionnaire. Une morale chrétienne, fondée sur le sentiment, la vertu.
« étendez-vous… » Cléanthis semble s’adresser aussi au public de nobles. Finalement, Marivaux propose une morale non révolutionnaire, fondée sur le sentiment, la vertu.
Conclusion : Marivaux possède au plus haut degré l’art du langage. Notre scène de dénouement est bien conforme aux codes de la comédiequi souhaitent une fin heureuse, ici, de réconciliation. Mais Marivaux, dramaturge du XVIIIe siècle, utilise aussi la scène comme une tribune, à la manière, plus tard, d’Olympe de Gouges dans Zamore et Mirza. Ainsi, Marivaux observe la devise de la comédie : il s’agit de « corriger les mœurs en riant ».
Remarque : différence entre la pièce de Marivaux et d’Olympe de Gouges : Marivaux soulève l’arrogance des nantis, les différences sociales tandis qu’Olympe de Gouges dénonce l’esclavage. La pièce de Marivaux ne remet pas en cause l’ordre social puisque tout revient dans l’ordre. La pièce de Gouges est révolutionnaire.